"À l'automne 78, Serge Losique, directeur du Conservatoire d'Art Cinématographique de Montréal (...) me proposa de continuer le travail accompli. Plutôt que de donner des cours, comme il s'en fait aujourd'hui dans toutes les universités du monde, j'avais proposé à Losique de considérer l'affaire... comme une affaire... un genre de co-production qui serait une sorte de scénario d'une éventuelle série de films intitulé: introduction à une véritable histoire du cinéma.(...)
...le scénario fut divisé en chapitres, ou voyages (...)
À chaque voyage, j'apportais un peu de mon histoire (...)".
Jean-Luc Godard.
Les textes publiés sont des retranscriptions de prises de paroles de Jean-Luc Godard, lors de ces voyages.
Deuxième partie du troisième voyage:
Étaient projetés:
Nanouk, l'esquimau de Robert Flaherty
Onze fioretti de Saint François D'Assise, de Roberto Rosselini
Persona, d'Ingmar Bergman
Une femme mariée, de Jean-Luc Godard
J'avais choisi Bergman. Persona je ne l'avais jamais vu, et en fait je me suis trompé puisque quand j'ai demandé Persona pour moi, c'était un extrait du Silence auquel je pensais, et je ne connais plus très bien l'histoire du cinéma; j'ai cru que le vrai titre du Silence, c'était Persona, c'est pour cela que j'ai dit Persona, mais en fait c'était au Silence auquel je pensais; mais il fallait passer Bergman. Dans ma vie de cinéaste, Bergman a eu une énorme influence et c'est à certains moments, dans Une femme mariée, que l'on peut en voir des traces. La nouvelle vague avait si on peut dire non pas lancé Bergman, mais avait sorti Bergman; je me souviens, on était les premiers à avoir dit du bien de Monika, d'un film qui s'appelait... oh j'ai oublié le titre, il y avait deux ou trois films comme ça avant que Bergman ait sa grande réputation, et donc par rapport à Une femme mariée, je voulais montrer quelqu'un - qui m'avait influencé - dans la manière de faire d'une femme un personnage, d'en faire un héros comme à Hollywood.
Nanouk est un esquimau, il chasse, ce qu'il chasse ce sont des poissons, alors on peut voir Une femme mariée, vous vous dites «tiens, on ne voit pas très bien le lien entre un esquimau et une femme mariée», ou entre un poisson et une femme mariée; on pourrait dire qu'une femme mariée est prise dans les liens du mariage comme un poisson dans les filets, mais ça, ce sont des liens un peu littéraires. Le film que j'ai essayé de montrer en premier par rapport à mon film, est plutôt comme une définition de l'ensemble, c'est le film qui serait le titre de la projection de la journée et je le prends dans le cinéma muet pour montrer que le cinéma muet a inventé quelque chose et ensuite montrer ce que c'est devenu et puis l'arrêter au moment où je passais à travers ce que c'est devenu: alors là, c'était pour parler disons de documentaire, ce qui n'existait pas dans la littérature ou dans la peinture. Dans la peinture, on dit que Brueghel a fait certaines oeuvres documentaires quand il peignait des petites gens, et Vélasquez, lui, est un artiste de fiction puisqu'il peint les rois et les princesses; on ne faisait pas de différences comme ça, dans la musique il n'y a pas de différences, on ne dit pas «le rock, c'est du documentaire» et puis Jean-Sébastien Bach, c'est de la fiction, on ne dit pas ça. Dans le cinéma, je ne sais pas comment ça c'est fait...on a l'impression qu'on sait ce que ça veut dire, documentaire et fiction: en fait moi je crois que ces deux moments sont différents et je vois un peu mais ce n'est pas simple: à quel moment le geste d'un ouvrier est-il de la fiction, ou le geste d'une maman sur son enfant ou d'une amoureuse sur son amoureux est-il du document ou de la fiction; à quel moment? On dit «c'est du document» si au moment où on l'a filmée, la personne disait vraiment ça, c'est à dire qu'on ne lui a pas fait dire: alors le metteur en scène ne lui a pas fait dire, mais quand un enfant dit «maman» à sa maman, c'est peut-être sa maman qui lui a fait dire, donc c'est sa maman qui était le metteur en scène à ce moment-là. J'ai toujours été sensible à cette phrase de Lubitsch, qui a été considéré comme un cinéaste psychologique, qui n'a fait que des drames et des comédies psychologiques, et qui disait: «commencez par filmer des montagnes, quand vous saurez filmer des montagnes, vous saurez filmer des hommes», et c'est une phrase à laquelle je crois. Quand on sait modeler des montagnes, on sait modeler des hommes. La Chine s'est transformée quand il a fallu modeler les hommes, qu'il a fallu modeler le paysage pour changer les rapports entre les hommes. Et Nanouk c'était, je crois que c'est un sentiment de filmer un drame et filmer le temps où le temps dans le documentaire n'est pas exactement la même chose que dans la fiction; il faudrait tout retrouver dans la fiction. Alors pour moi un film si vous voulez comme aussi bien Nanouk ensuite, c'était un aspect documentaire... un aspect fragmenté de la réalité avec une certaine dramatisation. Chez Nanouk, le drame de manger était très documentaire, et Bergman quant à lui avait introduit quelque chose dans la psychologie, c'est d'être assez documentaire, c'est-à-dire qu'il regardait les femmes - puisqu'il était amoureux d'elles - il les regardait comme un... je ne sais pas, comme un savant, comme un zoologiste regarde un peu un animal qu'il étudie et qui avait un aspect document, effectivement il s'exprime à travers des impressions qu'il a reçues; et Une femme mariée était, si vous voulez, un peu une mise en valeur de ça puisqu'on dit carrément au début du film que ce sont des fragments d'un film tourné en telle année, et qu'on présente comme tels, et tous les films qu'on a montrés auraient pu s'intituler comme ça, alors je pense que certains films américains - ou d'autres films que j'ai faits - ne se seraient pas intitulés comme ça; donc à mon avis, Nanouk avait sa place là-dedans, moi, je ne vois aucune différence entre Nanouk l'esquimau, esquimau étant l'adjectif de Nanouk, et la femme mariée, mariée étant l'adjectif de la femme.
Il faudrait pouvoir reprendre un plan de Nanouk par exemple, on prendrait un plan de n'importe quel film, un plan de Vertigo par exemple, un film d'Hitchcock qui est considéré comme un film de fiction n'ayant aucun rapport avec le document. Mais, si on vous le projette tout à coup, paf, vous arrivez, 10 heures du matin, on vous projette un bout, vous voyez Kim Novak qui marche dans la rue; là... une femme qui marche dans la rue: d'abord vous mettez deux ou trois secondes à savoir que vous êtes dans un film... à reconnaître Kim Novak, si vous êtes cinéphiles; et effectivement, ces trois secondes ou ces quatre secondes, à partir du début, si on essayait de les décomposer et qu'on puisse vous filmer vous par exemple, regardant Kim Novak, avec une petite caméra vidéo et qu'on puisse après regarder, il y aurait un moment donné, l'arrivée de la fiction, c'est-à-dire Kim Novak ne serait plus quelqu'un dont on se demande si c'est une ménagère qui va chercher son gosse à l'école, ou une secrétaire qui porte un pli de son patron à un autre patron ou des choses comme ça; on dirait: non, c'est Kim Novak et il y a ceci avant, ceci après; alors qu'est-ce que c'est que la fiction? Je pense que c'est le moment de la communication, c'est le moment où l'on peut recevoir la pièce à conviction, car sinon ce n'est qu'une pièce à conviction qu'on ne regarde pas. Si on la regarde, il y a de la fiction. C'est le regard qui fait la fiction et on s'aperçoit au bout d'un moment justement, sinon ça ne reste qu'une pièce à conviction et c'est dans un dossier de police, dans des ordinateurs. Il y a des centaines de pièces à conviction et au moment où le regard de la police se penche dessus et dit: «Hè! Monsieur, est-ce bien vous qui avez tué cette vieille mère tel jour, à tel endroit?», d'après une photo, il y a une fiction, une fiction qui est réelle si vous avez tué votre mère, ou irréelle. La fiction, c'est le regard, et le texte étant l'expression de ce regard, la légende de ce regard. La fiction effectivement est l'expression du document, le document, c'est l'impression. L'impression et l'expression sont comme deux moments différents de la même chose; je dirais «l'impression relève de ce moment». Mais, quand on a besoin de regarder ce document, à ce moment-là, on s'exprime. Et c'est de la fiction, mais la fiction est aussi réelle que le document, elle est un moment autre de la réalité.
Si Nanouk était fait aujourd'hui, ça devrait passer à la télévision, mais comment ça devrait passer à la télévision? Comme film de Flaherty, comme le chef-d'oeuvre ou je ne sais pas quoi... Ça devrait passer comme document pour ceux qui ne savent pas comment on pêche un poisson. On le passe, et puis on doit peut-être passer la suite le lendemain, on ne doit pas passer un document sur Nanouk, mais sur l'équivalent de Nanouk dans une autre profession ou un autre domaine; et effectivement, c'est alors que le documentaire redevient de la fiction. Les vrais films sur Mai 68 auraient dû passer à la télévision. Je considère maintenant, très souvent, qu'un film est mauvais, non pas parce qu'il est mauvais en lui-même, mais parce qu'il est vu à un endroit où on ne peut pas le voir, et que c'est mauvais pour la santé, je ne sais pas comment dire... Du pain est mauvais, non pas parce qu'il est mal fabriqué, mais le fait qu'il soit mal fabriqué fait qu'on le mange mal et qu'on tombe malade; les films ou les choses, c'est pareil. Récemment en France, j'ai vu un film qui s'appelle L'amour violé que je considère comme mauvais parce qu'il n'est pas vu à la télévision, il n'a pas été fait pour être vu à la télévision car s'il avait été fait pour être vu à la télévision, la fille qui l'a fait n'aurait pas pu le faire comme ça. Elle aurait été forcée de penser d'une autre façon. Dans le cinéma, on ne pense pas le public de la même façon. À la télévision, si on passe à 10 heures du soir ou à midi on sait qu'on va être vu... par différents publics, au moins c'est déjà un peu plus net, on voit une certaine catégorie de gens, un certain nombre, et à ce moment-là, on dit: «je peux faire ceci, ou je ne peux pas faire ça». Du reste, c'est pas vous qui le dites, c'est la direction de la chaîne qui vous dit: «mon vieux, si vous faites ça, et bien ça ne passera pas». Il n'y a pas à discuter, tandis que dans le cinéma tout passe. Avant, ça ne passait pas. Avec le film Une femme mariée, je me souviens de discussions absolument incroyables avec l'actuel ministre de la Justice en France, qui s'appelle Peyreffite et qui avant, était ministre de l'Information avant d'être ministre de l'Éducation, en 68, et qui a gagné une fortune sur le dos des Chinois en publiant un bouquin comme "La Chine s'éveille" - et je me souviens de discussions absolument incroyables sur le fem... d'abord, ça s'appelait La femme mariée, ce film, il n'a vraiment rien de spécial quand on le voit aujourd'hui; pour qu'il passe, je me souviens que j'avais dû demander à M.Malraux, qui était notre ministre de tutelle, qu'il veuille bien, car il avait été interdit purement et simplement, nous dire pourquoi?
Aujourd'hui on laisse... à l'époque, la télévision n'existait pas, ou pas comme ça. Alors aujourd'hui, on laisse tout faire au cinéma, parce qu'on ne peut pas faire grand chose à la télévision, et vu qu'on ne peut pas faire grand chose à la télévision, les cinéastes ne se rendent absolument pas compte que la liberté qu'on leur laisse au cinéma, ils ne savent même pas en profiter car ils sont - si on peut dire - atrophiés par le système de pensée dominant, visuel, qui est celui de la télévision, où il y a une quantité d'heures d'images chaque jour qui est infiniment plus grande que les «une heure et demi» de film qu'ils font une fois par an, et que quand on les fait, même si tu as toute la liberté, tu es... je ne sais pas...tu as un endroit où tu ne sais pas l'utiliser, je veux dire: les conditions économiques ou historiques ont une certaine vérité, il n'est pas question d'être un génie ou pas un génie, ou d'avoir des idées ou pas, il faut encore... les idées, elles ne tombent pas du ciel, il faut les trouver. Pour les trouver, il faut une pratique. Si cette pratique n'existe pas, tu n'as pas d'idées. D'où le développement du film où la manière... Dans notre histoire du cinéma, effectivement, on pourra dater à quel moment est venu le film dit..., enfin systématiquement et industriellement, le film pornographique. Effectivement,, il y a toujours une frontière, c'est soit au-dessus de la ceinture, soit au-dessous, c'est pas un peu les deux. Mais effectivement, le film pornographique, c'est le film en dessous de la ceinture, mais c'est la faute de ceux qui ne filment qu'au-dessus de la ceinture, qui ne savent pas filmer au-dessous, si on peut dire, en considérant l'être humain en entier. Se mettre la ceinture... tout ça on dit que c'est des jeux de mots, mais ils en sont pas innocent quand même. «Se serrer la ceinture», c'est dans les deux sens. La faim sexuelle, elle existe aussi. Or, ça, c'est intéressant aussi. Je remarque aussi comme on était limité... Je me souviens de cadrages à l'époque ou aujourd'hui, où on disait: mais, il ne faut pas filmer comme ça, parce qu'on va voir ceci, ou parce qu'on va voir cela. Et en fait, qui dirigeait le cadre à ce moment-là? C'est le ministère de l'Indication, c'était pas moi. Que je sois Eisenstein, Godard, ou un inconnu, c'était pas moi. Qui faisait le cadre, c'était pas moi. Et encore, j'avais des idées, car s'il n'y avait pas eu... des... une directive contre laquelle à la longue on peut essayer de se révolter. Quand tout est permis, qu'est-ce qu'il faut faire? Je ne saurais pas filmer une femme nue aujourd'hui. Et un homme nu encore moins. Et effectivement, dans les films de femmes, on voit peu d'hommes nus. Dans ce film que je voyais, L'amour violé, vraiment, ce qu'il y avait d'abject à mon sens, c'est que la fille filmait la femme violée exactement comme dans n'importe quel film d'Altman, n'importe quelle ordure de ce genre ou je ne sais pas quoi. Mais elle ne filmait pas les types. Les types, à un moment, ils baissaient leur pantalon aussi, elle a eu peur de filmer... c'est la moindre de choses... je ne vois pas comment on n'aurait pas peur, mais on peut penser qu'effectivement, tant qu'une femme ne nous relayera pas là-dessus, tant qu'elle n'aura pas les moyens intellectuels et non seulement financiers, économiques, mais intellectuels ou culturels de le faire, ça n'avancera pas vite.
J'avais assez aimé sur le principe un film, qui était assez classique autrefois, de Cayatte, je ne me souviens plus comment ça s'appelait, mais il y avait deux parties... oui, L'amour conjugal où il y avait d'un côté, le point de vue de la femme, et puis après, ce qu'il appelait le point de vue de l'homme. Et c'était... un film qui avait eu un grand succès populaire, comme s'il y avait le champ et le contre-champ d'un point de vue. Là justement ce qui aurait été bien, la femme est peut-être bien filmée, mais l'homme ne l'est pas bien, c'est un film assez froid. Une femme mariée n'est pas un film émouvant, et à l'époque, je pensais qu'il était émouvant, enfin... et dès que je l'ai vu après, il ne l' était plus. Il est vrai qu'il avait été fait aussi - et ça, c'est pas très bon - dans des conditions curieuses, un pari, puisque c'était la direction du festival de Venise qui m'avait demandé en juillet pour le mois d'août: «est-ce que vous n'allez pas présenter un film au festival de Venise?» Et j'avais dit: «si vous le passez, et vous le fais.» Puis on l'a fait en un mois, donc c'est un peu vite. Mais ça revient aussi à ce que je disais hier aussi: que moi, je ne me rendais pas compte qu'on me privait des moyens de production. Dès qu'il y avait une occasion de faire un film, alors que je venais de terminer Bande à Part ou un autre, je ressautais sur l'occasion qui devait être un mouvement inconscient de n'être pas éloigné de faire du cinéma. J'ai pas bien regardé ce qu'on faisait aujourd'hui... Enfin, ça se voit, je pense que Nanouk est un film plus émouvant que Une femme mariée.
Le regard, le regard... c'est rien. On peut regarder ce qui regarde et ce qui est regardé. Le point commun entre Une femme mariée, je ne me souviens plus de son prénom dans le film Une femme mariée, si elle s'appelait Françoise ou Juliette enfin, mais peu importe, si elle s'appelle Françoise, on aurait pu l'appeler Françoise la parisienne. À ce moment là, vous auriez vu le rapport avec quelque chose qui s'appelle Nanouk l'esquimau par exemple. Mais ça aurait été une autre histoire... C'est là où l'on voit que tout vient du texte et de la manière dont on lit les choses et non pas des images. Là, par exemple, dans (Nanouk, ce qui est intéressant, c'est au moment où Nanouk lève le harpon, et puis il attend... et c'est l'attente. Effectivement, le regard, il y a un regard de Nanouk sur l'attente, et c'est très lié à l'attente. Mais c'est moins réussi dans Une femme mariée, un peu plus dans les Fioretti, où il y a l'attente, où il y a un geste. Et on sait très bien que dans les rapports amoureux, comme dans les rapports de travail, il y a ce moment où on fait un geste vers l'autre, et ça, je n'ai pas su l'exprimer parce que je m'y suis pris trop vite en vous expliquant les raisons, comment... je m'y suis trop vite. Mais je ne me suis même pas rendu compte que je le cherchais, c'était justement ce regard sur le geste, et le même geste, le fait de l'attente et puis on va attraper quelque chose, au lieu d'attraper un poisson, bon, on va attraper une main et cette main - suivant ce qu'elle vous a fait - va satisfaire votre faim aussi. En fait, le film vraiment intéressant, qui serait à faire aujourd'hui, ce serait un mélange de Nanouk et de Une femme mariée, et un film qui montrerait en quoi deux gestes, le geste d'une amante et le geste d'un esquimau, pourraient se ressembler. Alors ça, ce serait des documents. Et puis à partir de ces documents, on pourrait imaginer une fiction qui prendrait comme base réelle et scientifique ces documents, ce qui fait que quand on ferait comme... un film comme Wim Wenders ou comme Jean-Luc Godard ou comme François Truffaut, on se servirait de ces documents.
Ca, je ne m'en rends pas compte, je pense qu'il n'est pas utile, mais comment peut-on appeler un film "utile"? Moi, je ne pourrais que vous répondre... si vous me dites: "moi, femme mariée, étant là, il ne m'intéresse pas tellement". Ca, je vous crois volontiers et puis, en même temps, moi, ce qui m'aiderait, c'est que vous me disiez en quoi il ne vous intéresse pas. Mais à ce moment là, vous seriez obligée de faire un tout petit peu de cinéma à votre manière. C'est de me dire: "j'aurais aimé voir quelque chose qui...", et c'est-à-dire de penser à vous, femme mariée, si vous êtes mariée, un peu de termes de cinéma avec quelques images. J'aurais voulu voir quelque chose que je n'ai pas vu là... et je pense que je serais d'accord avec vous les trois quarts du temps.
Le film Une femme mariée n'est pas très différent d'un film pornographique, mais ça, ce serait plutôt, à mon avis, ce qu'il aurait de bien. Au moins, il veut bien s'avouer comme film pornographique, et effectivement, il avait été interdit pour cette raison-là. Tout ce que je regrette aujourd'hui, c'est qu'il n'ait pas été carrément plus pornographique... car on verrait plus... au sens classique comme quand on voit les revues pornographiques avec des culs, des poils, de la couleur violente qui font qu'on a une sentiment, comme devant de la boucherie, assez horrible. Quand il avait été projeté au festival de Venise - bon, l'Italie n'avait pas fait sa libéralisation des moeurs entre guillemets, c'était en 66 ou je ne sais pas quoi - et quand il y avait un plan, à un moment donné, où l'on voit juste le ventre de Macha Méril en très gros plan, l'ouvreuse de cinéma de Venise, où ça passait, qui devait être une jeune fille élevée à l'italienne, s'est détournée, je l'ai regardée, elle s'est détournée. Elle avait été choquée par cette image. Bon, vous me direz: "on en a fait d'autres depuis", c'est pas ça. Mais je me suis dit: "il y a quelque chose". Le fait qu'elle soit choquée, et c'est dans ce sens-là qu'aujourd'hui je vous réponds: "bon, eh bien, j'aime mieux dire que c'est pornographique".
Si on vous disait: "donnez-moi, donnez-nous 20 images de femmes mariées de Montréal aujourd'hui, ou 40 images, les 40 images de femmes mariées qui vous viennent à l'esprit", et bien, je pense que dans ces 40 images, il y en aurait une bonne vingtaine qui serait déjà là-dedans. Il n'y en aurait pas tellement d'autres. Vous n'avez pas tellement l'occasion de connaître autrement les femmes mariées que par le biais des trois quarts des images de ce film. Des images qui datent, qui sont en plus je suis sûr, pas très bien. Mais il y en a quand même une bonne partie qui sont là, comme dans un constat de police qui se présente comme tel. Moi, j'aimerais beaucoup qu'il y ait au moins des films comme ça faits sur les types, par exemple. En tant que type, moi, ça me mettrait en peu en question, car sinon effectivement, on nous dit: vous portez le même regard sur les femmes. tout ce que je peux vous dire, c'est que je n'ai pas porté un regard différent sur les femmes que Rosselini sur des espèces d'abrutis qui croient en Dieu. Vous ne trouvez pas le pêcheur esquimau de Nanouk ridicule, enfin, vous ne trouvez pas que Flaherty est méchant avec lui. Vous ne dites pas: n'y aurait-il pas d'autres images à nous montrer du pêcheur esquimau, alors que sur la femme mariée, c'est plus évident, dans ce sens-là, c'est un peu meilleur, c'est pour ça que je les ai mis ensemble, car grâce à Une femme mariée, on peut dire: mais Flaherty n'aurait pas dû faire uniquement des plans sur un pêcheur esquimau.
Il faut montrer qu'il n'y a pas de modèle, il n'ya que du modelage. Qu'est-ce que l'on appelle un modèle? C'est intéressant dans la langue française, on appelle un modèle, un mannequin qui pose, c'est-à-dire la femme dans ce qu'elle a de plus objet, on l'appelle un modèle, ça aurait pu s'appeler autrement, mais ça s'appelle comme ça. Et puis, dans la couture, qui est un domaine où les femmes sont très exploitées et tant qu'ouvrières, on appelle un modèle de collection, mais celui qui dirige en tout cas, en anglais je ne sais pas, mais en français, ça s'appelle: un patron. On dit: un patron de mode, je recopie tel patron quand on se fait une jupe en France, on dit: ah, j'ai recopié tel patron dans mode magazine ou comme ça. Donc, là, la question du modèle est très intéressante. je crois qu'il faut montrer qu'un modèle, quand il devient trop grand devient vite... enfin, Staline, on devient vite Staline, Hitler... qui? Je ne sais pas: Pelé dans le football, Godard dans le cinéma ou je ne sais pas quoi. Moi effectivement, j'ai réussi à survivre parce qu'on n'a pas pu faire un modèle de moi, mais alors finalement à la longue, chez les cinéphiles ou dans l'histoire du cinéma, je suis le modèle du non-modèle. Celui qu'on ne peut pas cataloguer, mais on me cataloge comme non-modèle, ce qui revient au même, finalement.
Il est facile de faire du cinéma, ça ne coûte pas cher. faire des films chers coûte cher, faire des films bon marché coûte bon marché. Et pour s'exprimer et dire quelque chose, un image ou un son est plus fort, est plus fort que le texte qui permet de ne pas faire d'image. Je veux dire: "vous ne croyez pas que vous auriez dû filmer autrement cette femme". Eh bien, c'est nettement plus facile et c'est pour cela qu'on apprend à l'école le plus vite possible, dès le jardin d'enfants, qu'on apprend à parler alors que la première chose à faire aujourd'hui ça serait de leur distribuer des petits polaroïds et surtout de ne rien leur dire. et s'ils ne font rien de bien, ils ne font rien. Avant de demander un morceau de pain, ils devraient apprendre à en filmer un et pas dire: "j'ai faim". Vous savez, ils finiraient par comprendre. À ce moment-là, je pense, ça changerait quelque chose.
Mais par exemple dans Numéro 2, il me semble que justement j'ai fait un petit progrès avec la femme qui est dans Numéro 2, je la trouve un peu différente de celle-là déjà. Mais pour moi, je suis un point limite effectivement, j'aurais besoin d'être relayé par des femmes. Mais à des moments, je me défends au niveau du texte. Enfin, je veux dire: moi, je peux leur amener une méthode de production différente, et à ce moment-là, je remarque que ça ne se fait pas comme ça, qu'elles ont peur, qu'elles ont une attitude différente par rapport à l'image ou à la fabrication de l'image. Il y a beaucoup moins de femmes reporters, à moins que ce ne soit des vedettes du reportage, mais là, il y en a très peu. Dans la bande dessinée par exemple, en France en tous cas, il ya presque autant bandes dessinées faites par des femmes que par des hommes, et ça, je trouve, c'est bien.
Ce n'est pas par hasard non plus que le film que la femme mariée va voir au cinéma à Orly est un film de Resnais, Nuit et Brouillard. C'est de la fiction parce qu'effectivement au cinéma, aux deux ou trois cinémas dans les aéroports, c'est rare qu'ils passent des films comme (Nuit et Brouillard, ou comme ça. Donc c'était... effectivement elle est dans la nuit et le brouillard. Du reste, les deux films que j'ai faits l'un à côté de l'autre - c'était après Deux ou trois choses que vous verrez prochainement - se terminent exactement comme ça, sur un sentiment de camp de concentration. Au moins de dire, là où on est, ce que j'ai toujours un peu pensé; et que ça relayait du reste l'entretien ou l'espèce de discours que fait Roger Leenhardt, qui est un cinéaste français qui a existé réellement. C'est un film, je ne sais pas, sur les occupations de la femme, un certain nombre d'ocupations d'une certaine femme. Effectivement, moi, ça ne me gêne pas que ça s'appelle (Une femme mariée, car c'est plutôt celle-là que les autres. Et si je l'avais appelé (La femme mariée, c'est pour dire que dans "une", il y a beaucoup...En fait, ce n'est que ça si elle est mariée, elle a un certain nombre d'occupations - il y en a un certain nombre que je ne connaissais pas à l'époque, qui étaient les travaux ménagers. Ils n'ont pas d'enfant, donc, à partir du moment où on n'a pas d'enfant, une femme, si elle vit, si elle est dans une certaine classe sociale, ou si son mari gagne un certain nombre de dollars par mois, ses après-midis et ses matins sont plus libres, et si elle n'a pas besoin de travailler, à ce moment-là, il faut qu'elle s'occupe. Donc, c'est l'occupation. Et puis, l'occupation, ce sont des jeux de mots toujours mais c'est ... quelle est l'occupation? Il y a un phénomène en France qui s'est appelé "l'Occupation". Ce sont les allemands, la guerre, c'est-à-dire l'occupation d'un pays, d'un territoire, et... Et je ne sais pas, du temps des gens, et là, il y a trois références... Il y a d'une part la cuisinière qui lit un texte de Céline - qui était un grand écrivain pro-allemand-, on voit Nuit et Brouillard, donc ça se passe vingt ans après une époque, et en même temps, moi je laisse entendre que cette époque existe toujours, existe même plus fort que jamais, mais d'une manière mois visiblement atroce, ce qui fait que les gens n'y font plus attention, et qu'on est dépossédé. J'ai même accentué l'idée du fragment, jusqu'à faire d'un fragment tout un film. Le film était fait de plusieurs fragments. Mais derniers films ou mes émissions de télévision aussi, et c'est pour cela que je préfère dans ce cas-là travailler à la télévision où la notion de fragment est admise. Sous formes de séries, on passe un fragment par jour. Là, ça s'intitulait comme ça, et les (Fioretti étaient faits comme ça. Comment une telle a rencontré son Jules cet après-midi, et ce qu'ils se sont dit. Il y avait des formes de romans comme ça, autrefois. Pour revenir sur les femmes, je pensais un truc, j'ai lu des livres que j'aime assez, des bouquins d'un écrivain, d'une militante américaine qui s'appelle Kate Millet, dont j'ai lu les trois livres... Et je considère d'une certaine manière que c'est une défaite d'un point de vue féministe - si j'étais féministe ou s'il fallait appeler ça... - mais ce qui est une défaite, c'est d'en avoir fait un livre, et non pas un film, car quelqu'un comme Kate Millet... Alors qu'elle fait des films justement, et elle en parle dans Envol par exemple, elle raconte l'histoire d'un film qu'elle a fait avec des amis. Ce que j'ai beaucoup regretté, c'est qu'elle n'est pas fait soit l'histoire de ce film en film, soit les histoires qu'elle raconte ou qu'elle imagine, je ne sais pas, mais en film, car en film, quelqu'un d'aussi honnête qu'elle... n'aurait pas pu le faire comme elle l'a fait. C'est de la facilité de faire un roman, et c'est dans la facilité qu'est la défaite. Alors qu'en film... Un type aurait pu faire un film, on imagine très bien un type adoptant, achetant des droits, et ça s'est peut-être fait, et puis elle refuse. Mais on imagine très bien la Fox achetant les droits des bouquins de Kate Millet ou de bouquins comme ça, et puis en faisant un film avec telle vedette ou comme ça. Mais effectivement, si elle avait dû en faire un film - ce n'est pas ce film-là, que ce soit moi, Altman, Truffaut ou n'importe quel individu qui l'aurait fait - elle aurait été forcée, elle, en tant que ce qu'elle est, elle aurait vu qu'elle ne pouvait pas le faire. Alors, est-ce qu'on pourrait faire autre chose? Je trouve ça intéressant à voir, ou à savoir. Effectivement, je pense très naïvement - il y a des centaines d'exemples - que si l'image pouvait remplacer le texte, ou que le texte venait à sa vraie place dans l'image, et que ça se passe à l'endroit où il faut, et que le bouquin de Kate Millet, si elle en faisait un film, il faudrait que ça passe à la télévision, ça aurait un tel effet que l'on verrait des choses... Enfin, on verrait simplement comme quand on dit: " on voit que ", ou quand il y a un erreur judiciaire, et qu'on arrive à prouver qu'il y a une erreur parce qu'il y a le document qui arrive et qui montre qu'il y a une erreur. Comme dans l'affaire Dreyfus, la plus célèbre, un jour on sort le document, et puis on voit qu'il y a eu erreur. Je lisais récemment une histoire de la C. I.A, on montre ce que l'Amérique a fait tel jour à tel endroit. Mais on voit sous forme littéraire, et c'est pas la télévision qui le montre, ou quand elle le montre, la télévision, on interviewe le monsieur qui parle, c'est-à-dire ça revient au texte, donc ça n'a aucun effet.
Jean-Luc Godard
Le tome I d'Introduction à une véritable histoire du cinéma, dont ce texte est extrait, a été publié en 1980 aux Éditions Albatros.