05.09.2010
Plateforme de ressources
 
  QUELQUES TEXTES EN RAPPORT AVEC LE CINÉMA

Organisés par ordre alphabétique des auteurs, ces textes sont de natures variées:
pour flâner, penser la création, le cinéma, ou pour assister à des prises de position, des "coups de gueule", des témoignages.

Faites-nous parvenir des textes (infos@maison-du-film-court.org, lien en bas de page).

Si vous en êtes l'auteur, il faut mentionner dans le courriel que vous autorisez sa publication.
Sinon, il faut mentionner l'auteur, la date, et la source.

Les textes seront retirés à la demande des auteurs ou ayants droits.

   
  LE LAY, Patrick Pourquoi faire des films ?
  MEKAS, Jonas Manifeste contre le centenaire du cinéma
  DOJO CINÉMA Guerre au (cinéma) mondain
  MECKERT, Jean Qui c'est qui paye le ciné à sa petite femme ?
  DZIGA VERTOV Manifeste ciné-oeil
  PLATON Allégorie de la caverne
  BRESSON, Robert Notes sur le cinématographe
  DELEUZE, Gilles Qu'est-ce que l'acte de création ?
  MARKER, Chris Puis je réalisai ”La jetée”
  MARKER, Chris Note à l’attention des jeunes cinéastes
  GODARD, Jean-Luc Troisième voyage
  DOGME Manifeste, 1995
  GONIN, Roger Entretien avec le Directeur du Festival de Clermont Ferrand
  PINTER, Harold Art, vérité et politique
  EISENSTEIN, Serge Eisenstein parle
  DEBORD, Guy In girum imus nocte et consumimur igni
  VIGO, Jean Vers un cinéma social
  MARX, Groucho Chers Frères Warner
  FOURNIER, Benoist Commande
  RANCIÈRE, Jacques Le maître ignorant
  COMITÉ CENTRAL DE LA GARDE NATIONALE Élections à la Commune

Accueil > Infos sur le court métrage > Textes sur la création

puce puce
  MEKAS, Jonas Manifeste contre le centenaire du cinéma

Comme vous le savez, Dieu a crée cette terre et tout ce qu'il y a dessus. Il pensait que tout était formidable. Tous les peintres, les poètes et les musiciens chantaient et célébraient la création, et tout allait bien. Mais pas vraiment. Quelque chose manquait. Alors, il y a à peu près 100 ans, Dieu décida de créer la caméra cinématographique. Et il l'a fait. Puis il a créé un cinéaste et il lui a dit: "voici un instrument appelé caméra. Maintenant va et filme, célèbre les beautés de la création, les rêves de l'esprit humain et amuse-toi."

Mais le diable n'a pas aimé cela. Alors il a placé un sac d'argent devant la caméra et il a dit aux cinéastes:"pourquoi voudrais-tu célébrer les beautés de ce monde et de son âme alors que tu pourrais faire de l'argent avec cet instrument?" et bien croyez-le ou non, tous les cinéastes ont couru après le sac d'argent.

Le seigneur réalisa qu'il avait fait une erreur. Alors quelques 25 années plus tard, pour corriger son erreur, Dieu créa les cinéastes indépendants, d'avant-garde et il leur dit:"voici la caméra. Prenez-la, allez dans le monde, chantez la beauté de toutes les créations et amusez-vous. Mais sachez que vous traverserez des temps difficiles et que jamais vous ne gagnerez de l'argent avec cet instrument."

Ainsi parla le seigneur à Viking Eggeling, Germaine Dulac, Jean Epstein, Fernand Léger, Dimitri Kirsanoff, Marcel Duchamp, Hans Richter, Luis Bunuel, Man Ray, Cavalcanti, Jean Cocteau, Maya Deren, Sidney Peterson, Kenneth Anger, Gregory Markopoulos, Stan Brakhage, Marie Menken, Bruce Baillie, Francis Lee, Harry Smith, Jack Smith, Ken Jacobs, Ernie Gehr, Ron Rice, Mickael Snow, Joseph Cornell, Peter Kubelka, Hollis Frampton, Barbara Rubin, Paul Sharits, Robert Beavers, Christopher Mclain, Kurt Kren, Robert Breer, Dore O, isidore Isou, tonino de Bernardi, Maurice Lemaître, Bruce Conner, klaus Wyborny, Boris Lehman, Bruce Elder, Taka Iimura, Abigail Child, Andrew Noren et tant d'autres à travers le monde.

Ils ont pris leur Bolex, leurs petites caméras 8 et Super 8. Puis ils ont commencé à filmer la beauté de ce monde et les aventures complexes de l'esprit humain.

Ils éprouvent beaucoup de bonheur à le faire. Et les films ne rapportent pas d'argent et ne sont pas ce que l'on appelle utiles.
Et les musées à travers le monde célèbrent le centenaire du cinéma, ce qui leur coûte les millions de dollars que le cinéma rapporte, devenant tous gagas avec leur Hollywood.
Mais aucune mention n'est faite de l'avant-garde, des indépendants, de notre cinéma. J'ai vu les brochures, les programmes des musées, des archives et des cinémathèques à travers le monde. Je sais de quel cinéma ils parlent.

Je veux saisir cette occasion pour dire ceci:
en ces temps d'énormité, de films à grands spectacles, de productions à 100 millions de dollars, je veux prendre la parole en faveur du petit, des actes invisibles de l'esprit humain, si subtils, si petits qu'ils meurent dès qu'on les place sous les "sunlights".
Je veux célébrer les petites formes cinématographiques, les formes lyriques, les poèmes, les aquarelles, les études, les esquisses, les cartes postales, les arabesques, les triolets, les bagatelles et les petits chants en 8mm.
En ces temps où tout le monde veut réussir et vendre, je veux célébrer ceux qui sacrifient leur réussite sociale quotidienne à la recherche de l'invisible, du personnel, choses qui ne rapportent pas d'argent, pas de pain, et ne font pas entrer dans l'histoire contemporaine - dans l'histoire de l'art ou tout autre histoire.
Je suis pour l'art que l'on fait les uns pour les autres par amitié, pour soi-même.
Je me dresse au milieu de l'autoroute de l'information et je ris - parce que le battement d'ailes d'un papillon sur une petite fleur quelque part suffit, je le sais, à changer en profondeur le cours entier de l'histoire.
Le doux petit bourdonnement d'une caméra Super 8 dans le sud-est de Manhattan - et le monde ne sera plus jamais le même.
La véritable histoire du cinéma est l'histoire invisible - l'histoire d'amis qui se rassemblent, qui font ce qu'ils aiment.

Pour nous le cinéma commence à chaque nouveau bourdonnement de projecteur.

À chaque nouveau bourdonnement de caméra nos coeurs s'élancent, mes amis!

JONAS MEKAS
Le 11 février 1996, American Center, Paris.


 

 
 
 
NetAktiv - w-eDikt